La présence fondamentale
L’ACCUEIL À DHAGPO KAGYU LING DES PERSONNES PSYCHOLOGIQUEMENT FRAGILES.
samedi 17 mai 2003
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1. Etre présent
Lorsque nous sommes en relation avec une personne dont nous souhaitons prendre soin, il est nécessaire que nous soyons pleinement présents. La présence, dans ce sens, est un mélange de calme, de vigilance et de vitalité. Pour mettre en œuvre cette présence, il est nécessaire de travailler notre propre état d’esprit. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’efforcer d’être attentif tout le temps ou que l’esprit ne sera pas du tout dispersé. Lorsque nous sommes seuls avec une personne psychologiquement fragile, notre esprit se disperse beaucoup plus que d’habitude, avec des émotions intenses, comme si sa vitesse mentale devenait contagieuse.
Lorsque nous pratiquons la présence fondamentale avec une telle personne, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander ce qu’elle vit, comment nous pouvons l’aider, quelle attitude adopter, ou même si notre présence est nécessaire. De toute façon, il est évident qu’elle souffre et que, dans cette situation, nous sommes concernés.
Ainsi, être présent, ne veut pas dire nécessairement que notre esprit est paisible, mais, que lorsque nous nous dispersons, nous nous en apercevons et revenons à la situation environnementale. Nous reprenons conscience de notre corps et de sa gravité, de la texture et de la qualité de l’espace autour de nous et de l’activité mentale en continuelle interaction avec l’environnement.
Le point important est d’être souple, de redevenir attentif quand l’esprit est ailleurs, comme dans une sorte de danse. Ainsi, notre capacité à lâcher prise sur notre activité mentale se développe et nous pratiquons la méditation en action. C’est un des aspects de ce qui est appelé « détendre l’esprit ». Prendre son temps, être attentif et détendu en même temps, veut dire aussi ne pas être perturbant, ce qui permet également à l’autre personne d’être présente.
Nous pouvons juste écouter, et en même temps, être en contact avec notre conscience d’être présent et notre intérêt pour l’autre personne. Il souffre, mais nous n’essayons pas nécessairement de le soulager de sa souffrance. Nous ajoutons simplement notre présence à sa présence douloureuse. Et si nous sommes en phase avec l’environnement, nous ne l’envahissons pas et notre présence n’est pas imposée. C’est être humble, à notre place dans la relation.
2. Lâcher-prise
Face à la souffrance d’un ppf, n’importe quelle personne en relation avec lui, développe une protection mentale, du type : « je suis différent de lui, c’est lui qui est malade, pas moi, il ressent sa propre souffrance et moi la mienne, et j’en suis le témoin ». Mais cette protection étant instable, elle se dissipe naturellement et nous nous identifions alors à la souffrance de l’autre.
Ensuite, pris par la peur, nous essayons de justifier et de renforcer à nouveau notre différence par une protection mentale encore plus importante. Les conséquences de ces pensées discursives sont une augmentation de la vitesse de nos pensées et de l’impatience, qui se manifeste finalement dans notre qualité de présence.
Engager pleinement sa propre empathie et nourrir les graines de sa compassion, nécessite un certain effort. Bien que nous ayons déjà naturellement la capacité d’une profonde compassion, nous ne l’exerçons pas toujours, particulièrement quand on est face à quelqu’un qui est scotché dans son univers de pensées.
La pratique de la compassion qui est enseignée dans la tradition bouddhiste est connue sous le nom de « donner et prendre » tonglen. Il est bon de s’y entraîner. Au début, nous ne pratiquerons pas tonglen en présence d’un ppf.
Après avoir pratiqué formellement la méditation assise de l’attention consciente, nous développons la bienveillance envers ceux qui souffrent, nous incluant nous-mêmes. Sur l’inspir, nous prenons toute la noirceur, la solitude et la tension de celui ou de ceux qui sont dans la souffrance, et sur l’expir, nous donnons, par notre corps et notre esprit, la santé fondamentale caractérisée par la détente, la clarté et la présence amicale.
C’est une méditation qui demande d’avoir une certaine habitude de l’attention consciente, car elle se pratique pendant des périodes d’au moins vingt minutes. Par conséquent, pour faire cette pratique, il est nécessaire de recevoir les instructions et les commentaires d’un lama qualifié. Cette méditation est considérée comme étant un joyau du bouddhisme mahayana, destinée à éveiller la compassion.
Au fur et à mesure de la pratique, nous développons une attitude de sympathie dans laquelle nous nous sentons profondément en phase avec la personne. C’est alors, que prenant conscience de sa souffrance, notre protection mentale évoquée auparavant, se dissipe.
De son côté, le ppf peut prendre conscience que le sentiment d’agression qu’il expérimentait venait de sa propre peur à notre égard.
Tonglen est un échange véritable qui est du domaine de l’expérience d’Eveil, et qui n’a rien à voir avec le fait de « devenir fou avec le ppf ».
L’échange est un processus conscient et il se produit parce que celui qui le pratique a développé la motivation du lâcher-prise. Cela se passe lorsque nous sommes pleinement présents, dans ce qu’on appelle la présence fondamentale. Ce type d’échange ne se développe pas dans un état d’esprit de fascination ou de complaisance mentale, parce que la véritable pratique de cet échange est basée sur le lâcher-prise et sur le développement de la clarté de notre esprit. Ce type d’échange se faisant dans la douceur, s’ouvre alors un espace de tendresse chez l’autre et en nous-mêmes.
3. Laisser être
A ce stade, il est important d’abandonner tout espoir de résultat. Autrement dit, il n’y a rien à attendre ni de la relation, ni d’une situation due au fait que le ppf est plus ouvert ou détendu, ni de quelque chose qui permettrait de se considérer comme un stagiaire pratiquant génial, ni même d’une quelconque reconnaissance du ppf ou de sa famille. A l’inverse, il n’est pas souhaitable non plus de déclarer que c’est un cas désespéré, et que de toute façon rien ne va changer, ou que notre présence est inutile ou encore que nous ne sommes pas à la hauteur.
En fait, toutes ces pensées peuvent s’élever au cours d’une seule et même rencontre. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur leur contenu et leur sens pour pratiquer la présence fondamentale. Ce ne sont que des pensées et des émotions qui sont tout simplement inhérentes à la relation avec un ppf. Sans leur accorder trop d’importance, elles doivent cependant être prises en compte dans une perspective plus globale.
L’évolution de la relation avec les ppf ne se fait pas de façon linéaire, elle est faite de progressions et de régressions. Nous ne pouvons pas affirmer simplement que ce type de présence soit efficace ou non, ni dire qu’une rencontre a été bonne ou mauvaise. C’est plutôt comme le temps, toujours changeant, ou comme un couple qui accepterait les aléas naturels d’une relation conjugale.
« Laisser être » signifie que nous acceptons de nous adapter à la situation, sans essayer de changer le cours des choses pour les conformer à nos désirs.
Cet état d’esprit permet une paix intérieure où tout peut être accueilli. C’est une ouverture qui conduit, quoi qu’il puisse s’élever dans l’esprit du ppf ou dans le nôtre, au non jugement. C’est en fait du domaine de ce que l’on appelle parfois « l’équanimité ».
4. Prendre part aux activités
Le fait qu’un ppf soit accueilli dans un cadre clairement défini (durée, raison de son séjour, un lama référent...) permet de mieux l’intégrer aux activités de la communauté. En fait, accepter qu’un ppf passe du temps avec nous, suppose qu’on prenne soin de lui par la présence fondamentale ; un ppf demande une attention particulière.
Accueillir un ppf demande que nous consacrons du temps à son écoute, des moments d’échange et de parole doivent être prévus durant son séjour, qu’ils soient spontanés ou organisés par samatha présence.
Si le ppf a une relation avec le centre sur une durée plus longue (voisinage, visites régulières) nous pouvons exceptionnellement et à sa demande lui apporter un soutien matériel (déménagement, l’accompagner pour faire ses courses,...) ou social (démarches administratives...). Nous pouvons également participer à ses activités, s’il nous le propose.
Pour le ppf, sa participation à la vie du centre, en le ramenant dans le concret de l’activité, peut lui permettre d’être moins débordé par sa vitesse mentale et émotionnelle.
Prendre part aux activités signifie rencontrer les notions de discipline, de travail, de productivité et d’utilité. Pour différentes raisons (prise de médicament, séjours hospitaliers, retrait social...), le ppf se sent souvent sans énergie, d’autre part, il n’a peut être plus l’habitude de la discipline, ni d’un rythme de travail soutenu. Il ne sait plus de quelle façon commencer un travail, comment faire une pause, comment s’arrêter.
En travaillant avec lui, nous remarquons que le ppf peut rencontrer des difficultés à participer à l’activité, et son attitude peut nous dérouter. Soit il hésite à commencer, soit il est victime d’une certaine inertie, ou il ressent une impression subite d’échec, ou il insiste pour toujours faire la même chose. D’autre part, des connaissances rudimentaires lui font peut être défaut (par exemple, sur l’usage du matériel nécessaire pour certains travaux). Il peut aussi se montrer embarrassé ou avoir peur d’être jugé. Ensuite, une fois lancé dans l’activité, il peut faire preuve d’un enthousiasme débordant. Mais si nous restons à ses côtés, il est possible que finalement il arrive à terminer son travail.
Participer à l’activité d’un des secteurs peut lui permettre de retrouver une discipline de travail, et tout le savoir-faire de la présence fondamentale réside dans la capacité à le stimuler ou à le tempérer au moment approprié.
Il n’est pas nécessaire d’organiser quelque chose de particulier pour lui, il suffit simplement de partager certains aspects de la vie communautaire avec lui. Prendre soin des ppf peut nous amener à rencontrer des situations où nous perdons notre tranquillité en tant que communauté ou pratiquant. L’enjeu est alors de s’appuyer sur ces situations pour faire grandir l’un et l’autre. Perdre sa tranquillité, c’est accepter de remettre en question notre intimité, c’est rencontrer les limites de notre disponibilité émotionnelle.
Il est également présent aux activités quotidiennes de la vie du centre : les repas, les pratiques, les enseignements... seul ou accompagné. Ce sont, en tous cas, autant de lieux de rencontre possibles. Il y a ensuite des activités internes aux stagiaires pratiquants, telles que regarder la télé, aller au cinéma ou sortir le soir... où se pose la question de nos limites.
Il est nécessaire d’être conscient de nos limites, de les accepter pour pouvoir progressivement les dépasser. D’autre part, être clair dans notre motivation, nous amène à plus de clarté dans la situation et nous permet de réagir de façon adaptée. Ne pas pouvoir répondre à la demande n’est pas un problème en soi, ce qui est important alors c’est d’être créatif (trouver des relais, informer de la durée de la rencontre ou en proposer une plus tard...). Apprendre à savoir dire non nous permet de développer notre qualité de présence lorsque nous sommes disponibles. Pour le ppf, être confronté à un refus est source de responsabilisation et de rencontre avec les limites de l’autre et de la communauté.
La pratique de lodjong étant un entraînement qui repousse les limites de notre disponibilité, et qui nous amène à plus d’ouverture face à notre besoin d’intimité au niveau individuel et/ou de la communauté, elle est une des pratiques de base pour les personnes souhaitant s’engager dans la présence fondamentale.
5. Apprendre
Accueillir un ppf, c’est se remettre en question. Pour nous, il y a beaucoup à apprendre à un niveau personnel en travaillant ces remises en question. Toutes les hésitations, non-dits, saisies sur nous-même ou notre statut, nous sont renvoyés par un effet miroir. En fait, pratiquer la présence fondamentale devient un moyen pour se développer afin de devenir un humain plus responsable. La pratique du dharma est le fondement de ce type d’accueil.
Le soutien qu’il nous est possible d’apporter aux ppf dans le cadre d’un centre du dharma, c’est le développement et la mise en œuvre de la présence fondamentale, qui nous permettra de les accueillir de façon appropriée. Cette attitude d’esprit d’ouverture et de soutien peut leur permettre d’aller vers plus d’autonomie, de détente et de confiance.
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SAMATHA PRÉSENCE : Ce qui suit est le fruit d’un travail mené par le groupe Samatha Présence de Dhagpo Kagyu Ling pendant plus d’une année (2001 - 2002). Il est destiné à offrir un accueil plus adapté aux personnes psychologiquement fragiles (ppf). L’accueil même de ces personnes, qui nécessite une remise en question répétée, nous a conduit à une mise en cause de nos motivations, nos fonctionnements et notre manière de percevoir les ppf.
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